mercredi 16 mai 2012

Printemps



Nous avons tous un printemps à fleurir.


En lien avec la note précédente, (voir la réponse au commentaire de Frédéric), je vous propose un extrait d'un entretien avec Fabrice Midal, au sujet de Rilke proposé par le magasine Cles

"Soulignons le paradoxe : pour aimer, il faut entrer dans un travail que seule la solitude rend possible. Chez Rilke, cet engagement est passé par la nécessité de voyager sans cesse, sans jamais se fixer. Ses voyages en Russie, Égypte, Italie, Espagne, Suède, Suisse, et à Paris, ont joué un rôle majeur dans son œuvre et il en parle comme personne d’autre. Chaque fois, il cherche à se mettre à l’unisson d’une situation donnée, à sortir de lui-même pour mieux laisser l’espace du monde et l’espace intérieur devenir un.
Cette leçon me bouleverse d’autant plus que Rilke, comme peu d’autres hommes dans l’histoire de l’Occident, a assumé cette conviction profonde, non seulement dans ses écrits mais à chaque moment de sa vie — comme en témoigne cette anecdote. On est en 1906 et il se promène avec une amie au Jardin du Luxembourg. Devant la grille, une vieille femme mendie. Ses yeux ne se lèvent jamais vers les passants, aucune prière ne sort de ses lèvres. Elle mendie, le dos rond toujours couvert d’un fichu noir. Rilke a l’habitude de déposer dans ses mains une aumône. La vieille femme, sans lever la tête, ne dit jamais un mot de remerciement. Ce jour-là, l’amie dit à Rilke : « Elle est peut-être riche et possède une cassette comme l’Harpagon de Molière ! » Rilke ne répond que par un léger regard de reproche et poursuit jusque devant la mendiante, qui vient juste de s’installer dans sa pose sans avoir encore rien reçu. Le jeune homme s’incline alors avec respect et dépose une rose sur les genoux de la vieille dame. Celle-ci lève alors les yeux sur Rilke, et avec un geste prompt lui saisit la main, la baise. Puis elle se lève et s’en va à petits pas usés — sans mendier davantage ce jour-là. Ce fut pour la jeune femme une immense leçon. Rilke, écrirait-elle plus tard, rendait les êtres beaux, leur suggérant des gestes descendus directement de la plus haute noblesse. L’essentiel est l’amour. Mais l’amour ne se montre qu’à celui qui reconnaît qu’il ne sait pas aimer et que l’amour est toujours plus vaste que toutes nos idées ou projets, qu’il est nécessaire à chaque moment, même dans la rencontre brève avec une inconnue. Alors, pour reprendre un des mots décisifs de Rilke, il nous métamorphose."
  

10 commentaires:

  1. je ne sais pas si ce que j'ai écrit ce matin est "en phase" avec ce que je viens de lire ici, ainsi que dans ton post précédent..
    Tout ce que je sais c'est que je viens de découvrir que je n'ai jamais su ou pu aimer.
    Foutue leçon !

    bisous à toi Virginie

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    1. Il y tellement dans ce mot, il y a tellement de façon d'aimer aussi. Parfois (et là je parle de mon expérience) l'on crois aimer mais en fait ce n'est pas le cas et d'autre fois l'on aime sans même s'en apercevoir, un peu comme on respire, comme on porte un enfant a son coeur ou un sourire a ses lèvres, l'amour est partout et nous sommes tous amour, mais comme l'on oublie que l'on respire l'on oubli que l'on aime. alors on cherche ailleurs ce que l'on a sous les yeux.
      Bisous Ambre :)

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  2. Un beau texte, d'un auteur parmi mes favoris. Merci.

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  3. Très belle leçon d'humanisme enseignée par un des plus grands poètes... Belle journée, Virginie

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    1. merci, belle journée à toi aussi Phène

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  4. aimer à en perdre la raison ,vendredissime

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    1. Bonjour Keyouest, merci pour ton passage

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  5. "pour aimer, il faut entrer dans un travail que seule la solitude rend possible..:..Mais l’amour ne se montre qu’à celui qui reconnaît qu’il ne sait pas aimer"
    Quitter les bonnes intentions, devenir si dépouillé et nu, que la grandeur et la beauté nous sautent aux yeux..aussi simple qu'un sourire.
    Merci de ces mots en partage.

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    1. Bonjour Lise,
      Quitter les bonnes intentions... c'est toute une déprogrammation ! pas si simple d’accéder a la simplicité !
      merci pour ton passage

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